Passer de la route au trail

René Pourtier - Trail des Templiers - Stimium Sport Nutri Protection

Rene Pourtier - Stimium

René Pourtier

René Pourtier est responsable projets et innovation chez OCEASOFT. Féru de sport en général et de running en particulier, il est tombé dans la marmite du trail il y a quelques années. A son tableau de chasse, on recense notamment le Trail du Ventoux, l’Endurance Trail des Templiers et les 120km de l’Ultra Draille.
En octobre 2018, il s’attaquera à sa première Diagonale des Fous.
Pour Stimium, il raconte comment il est passé de la course sur route au trail…

You will never feel happy until you “trail”*

La crise de la quarantaine, mythe ou réalité ? Vous avez 2 heures avant la relève des copies !

A l’approche inexorable du chiffre 40, l’aiguille de mon horloge biologique a tic-taqué avec insistance pour une reprise de la course à pied, sport favori que j’avais mis en pause depuis une dizaine d’années au gré d’un changement professionnel. Si quelques parenthèses dans la natation, le badminton et même un essai au triathlon m’avaient permis de rester actif, je n’avais rien couru de significatif dans la décennie.

Cédant à la pression quarantenaire, je me suis effectivement remis à la course sur route. Mais à faire les choses, autant les faire bien : pour la quarantaine bien sonnée, à raison d’un kilomètre par année, on atteint la distance mythique du marathon alors quoi de mieux qu’un « grand » marathon pour objectif ? Le prestigieux Marathon de Paris, en avril, fera l’affaire mais afin que la réalité rejoigne le mythe, il faudra s’entraîner sérieusement.

Me voilà donc à rechausser les running et arpenter le bitume, m’astreindre à un entraînement spécifique trouvé sur Internet et à bouffer des kilomètres de goudron (sans nicotine).

La préparation d’un marathon requiert de placer des sorties longues (une trentaine de kilomètres). Cependant courir longtemps sur route est contraignant : il faut trouver les bonnes voies, les pistes adéquates ou les trottoirs empruntables qui permettront la séance longue et idéalement sans repasser aux mêmes endroits. Parce que tourner en boucle est moralement pénible, syndrome de la souris dans sa roue…

 

Un trail en guise de préparation marathon

Plus tard durant ma préparation, je partage ces considérations avec un pote sportif du boulot, pote qui a quelques trails à son compteur. J’ai vaguement entendu parler de ces courses hors-route, en nature sans réellement m’y être intéressé.

Il me suggère alors de tester un trail en guise de séance longue : cela permettra de courir plus longtemps (parce que moins vite à cause du profil et du terrain moins propices à la vitesse) tout en épargnant la lassitude (parce que la Nature est un terrain de jeu infini). En d’autres termes, une sortie au format trail vaudrait largement une séance longue sur route.

René Pourtier - Trail des Templiers - Stimium Sport Nutri Protection

Moi : « Oui mais je risque de me blesser, une entorse ou une chute, à quelques semaines du marathon de Paris, ce n’est pas raisonnable (Note De l’Auteur : en 6 ans de trails, pas une seule blessure de ce type). Courir sur les chemins oui mais sur des sols improbables peuplés de racines ou de cailloux piégeux, non merci. »

Lui : « Il faut être plus vigilant que sur route en effet mais le corps et les pieds en particulier sont bien faits et ta foulée s’adaptera au terrain sans problème (NDA : je venais d’apprendre le mot « proprioception »).

Moi : « Oui mais il faut un équipement spécial, des chaussures adaptées, un CamelBak s’il n’y a pas assez de ravitaillement… »

Lui « C’est clair, tu dois investir dans quelques bricoles pour te lancer sur un petit trail.»

Moi : « Oui mais quand cela monte trop, que le terrain est trop technique, je vais peut-être devoir marcher : sacrilège, on ne marche jamais en course sur route, c’est impensable !!! »

Lui : « Au contraire, cela arrive tout le temps en trail, on n’a pas le choix et il n’y a aucune honte à ça, je t’assure. Marcher permet de mieux profiter du paysage, récupérer avant les prochaines difficultés, se restaurer tranquillement ou faire le point sur son état physique. Et marcher vite en montée vaut bien des sprints… »

Moi : « Oui mais comment je connais mon rythme au kilomètre si la pente et le terrain varient constamment ? Comment je prévois mon plan de course ? »

Lui : « Oublie tes repères sur route : la gestion du trail est totalement différente. Chaque kilomètre est différent du précédent : ça tourne, ça monte un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, parfois, ça grimpe et il faut mettre les mains ou s’aider d’une corde, et ça descend comme ça monte, il y a des petits et des gros cailloux à franchir, la piste peut être large puis étroite, dégagée en plein air comme fermée en sous-bois épais, sur du rocher ou du sable, de la terre meuble ou de l’herbe, avec parfois des rivières à traverser et toujours en s’orientant selon le balisage. Dans ces conditions, il est impossible d’avoir un rythme de métronome comme sur asphalte. Cela se gère différemment et c’est ce qui fait aussi le sel du trail… »

 

« Le trail pour les nuls » – ou l’apprentissage du débutant

A court d’arguments, je dois dire que l’expérience me tente. Le trail est une discipline en plein essor et curieux de « nature », je me sens une âme de chamois des garrigues.

Rendez-vous est pris pour un premier trail de 26 kms à Pignan, à presque 2 mois du marathon de Paris. Au moins si je me blesse aurai-je encore un peu de temps pour récupérer. En outre, la distance de 26 kms est idéale pour ma préparation. Et je connais le secteur, qui ne me paraît pas trop exigeant avec environ 600m de D+. Non, le D+ n’est pas un groupe sanguin mais le dénivelé positif, nouveau terme à rajouter à mon lexique du « Trail pour les Nuls ». Parce qu’en trail, en sus de la distance, ce dénivelé positif est l’autre paramètre majeur : avec le recul, c’est même le principal facteur à considérer dans ce type d’activité, et c’est souvent le nombre que l’on met fièrement en avant pour l’avoir vaincu mais ça, je ne le sais pas encore.

Pour ce tout premier trail, je ne me prépare pas particulièrement et le considère simplement comme une sortie longue dans mon plan d’entraînement. Je vais quand même m’équiper de chaussures adéquates dans un magasin de sports où, comme je n’y connais rien, j’achète celles qui sont en promo (je ne trahirai ni la marque ni le modèle mais ce n’était pas un bon choix) ainsi qu’un CamelBak et là, ouch, je réalise que l’un avec l’autre représentent un budget non négligeable. Le trail devenant une activité à la mode, c’est évidemment un marché attractif pour de nombreuses marques… Pour le reste, je conserve ma tenue de coureur sur route et emporterai avec moi des barres et gels énergétiques que je compte prendre sur marathon également.

A l’approche de la date fatidique, un léger stress m’habite. Quand arrive le jour du trail de Pignan, j’en oublie presque la météo toute particulière avec un -10°C matinal à ne pas mettre un esquimau dehors, température exceptionnellement basse par ici. Et je me suis habillé un peu trop léger pour ces conditions, ça promet.

 

Marcher : c’est normal !

La meute de trailers s’élance au top départ et en quelques centaines de mètres, nous délaissons la route pour les chemins puis les monotraces dans la garrigue sibérienne : le trail commence réellement à ce stade. La morsure du froid se fait douloureuse, j’ai les mains engourdies et les cuisses qui piquent. Il va falloir une bonne vingtaine de minutes avant que la chaudière du corps ne s’active sous la répétition des efforts.

Trail Illustration - Stimium Sport Nutri-Protection

J’ai même envie d’accélérer pour me réchauffer plus vite mais la sagesse me l’interdit, la course démarre à peine. La nature est comme pétrifiée et la végétation d’une blancheur onirique. Malgré tout, je me sens plus vivant que jamais. Nous courons donc sur les sentes, ça va assez vite et je regarde bien mes pieds pour éviter les éventuels obstacles. Finalement, ce n’est pas si compliqué que ça. Et puis survient la première vraie bosse, sévère, celle qui vous fait lever les yeux. Le groupe de coureurs auquel je me suis joint se met alors en file indienne et commence à marcher ! Horreur, le choix ne m’est pas laissé, impossible de doubler en monotrace alors je marche également. En fait, je réalise que c’est juste normal et même indispensable dans les fortes montées, sous peine d’explosion imminente. Pire encore, quand la pente se fait plus forte, je prie pour que le coureur devant moi se mette à marcher, afin de me donner le précieux alibi de cesser de courir à mon tour et de me caler au chaud dans sa foulée. Bref, cette première bonne grosse côte aura scellé cet apprentissage.

Le CamelBak fait des floc-floc dans mon dos et ballotte légèrement. Sans être d’une grosse gêne, ce n’est quand même pas super confortable : tout en trottant, je resserre et ajuste mieux ses sangles. Va falloir s’habituer à trimbaler cet attirail comme la tortue porte sa carapace. Quant au bruit de l’eau dans sa poche, on me donnera plus tard l’astuce pour l’éviter (NDA : on retourne la poche remplie d’eau et donc une fois à l‘envers, on aspire complètement l’air par le flexible. Quand il n’y a plus d’air, on remet la poche d’eau à l’endroit et le tour est joué).

Tout compte fait, le parcours est agréable, alternant bosses et relances, larges pistes et sentes étroites, lignes droites et virages serrés. Pas très technique, le terrain réclame finalement peu d’attention et mes craintes de chute s’estompent au fil des kilomètres. Du coup, je profite pleinement du plaisir à trotter dans le vert, sous-bois de pins ou couloirs végétaux de chênes qui m’obligent à écarter des bras les branches de temps à autre trop chaleureuses. Les paysages traversés ébouriffent mon âme de citadin indifférent et pressé.

Même la recherche constante du balisage, marquage au sol ou ruban accroché aux arbres contribue au fun de cette petite aventure : par où va-t-on nous faire passer ensuite, qu’y a-t-il derrière cette bosse ou ce virage, comment va-t-on rejoindre l’autre versant… ?

 

Le trail est au running ce que le VTT est au vélo de route

Je viens de comprendre que le trail est à la course à pied ce que le VTT est au vélo de route : plus ludique et plus varié dans les ambiances, sollicitant davantage l’attention, bref plus complet !

Premier ravitaillement et – mauvaise – surprise : à -10°C, l’eau a gelé en surface des gobelets sur la table, impossible de la boire sans risquer un gros problème au bide. Qu’à cela ne tienne, j’ai mon CamelBak… si ce n’est que l’eau dans le flexible a également gelé et empêche d’aspirer celle encore liquide de la poche. Pas d’eau, ça commence à craindre. La majorité des traileurs sont dans mon cas et un vent de panique souffle dans le peloton. - Stimium Sport Nutri-Protection

Au second ravitaillement, les bénévoles avertis remplissent les verres à la demande, ne laissant pas le temps au froid de les transformer en banquise. Je peux enfin boire et ça va de suite mieux.

Cela ne gâche en rien la délectation de courir dans la symphonie naturelle qui bat son plein : succession de rus, traversée d’un canyon, prairies herbeuses et bois denses…

Physiquement, je me sens bien, rempli d’un sentiment de bout du monde au milieu de décors sauvages. Mes jambes et mes genoux apprécient le terrain plus souple que le bitume et les changements de rythme qu’il impose offrent des phases de récupération. Moralement, je déguste chaque foulée sans me soucier du chrono ni me lasser une seconde des kilomètres qui défilent. J’ai totalement occulté qu’il a fait -10°C une bonne partie de la course et que par manque d’hydratation, j’ai même eu des débuts de crampes assassines au mollet sur le final. Bref, c’est le pied mais quoi de plus normal dans ce sport !

Le trail, un exhausteur du plaisir de courir

Après 26 kilomètres, je regagne enfin la civilisation, foule à nouveau la route, traverse des zones habitées et franchis la ligne d’arrivée dans le village de Pignan.

Rene Pourtier - StimiumAlors c’est ça le trail, waow, un exhausteur du plaisir de courir, avec la nature comme catalyseur.

Une euphorie un peu puérile m’anime : vite, vite, recommencer. Pour être sûr qu’il ne s’agit pas de l’enthousiasme de la première fois et confirmer que la magie opère bien, il me faut recourir un trail dans les plus brefs délais. Rien de plus facile, en cherchant sur Internet, je découvre qu’il y a une foultitude de trails au calendrier, quasiment chaque week-end et pour tous les goûts, de format court, moyen ou long, dans un périmètre géographique relativement limité. Alors je choisis un autre trail local de profil similaire à celui de Pignan, court et au dénivelé modeste, car je ne veux pas brûler d’étape : ce sera celui de Bouzigues à peine plus d’un mois après.

Le marathon de Paris est toujours mon objectif numéro un mais mon entraînement prend une tournure plus sympa et moins monotone grâce au trail.

Au travers de lectures, je commence à me pencher sur les spécificités du trail, comme l’alimentation, l’équipement ou l’entraînement : là aussi, il y a pléthore d’articles à éplucher pour mieux appréhender cette discipline.

Mais je ne changerai rien pour le trail de Bouzigues, il est encore trop tôt.

Et quelques semaines après, me revoilà au départ d’un trail, un peu plus confiant, un peu plus excité par ce que je vais vivre.

A l’instar du trail de Pignan, celui de Bouzigues est idéal pour goûter au trail en douceur, assez roulant, sans difficulté exceptionnelle tout en donnant un aperçu de la campagne voisine : vues panoramiques sur l’étang de Thau et la côte méditerranéenne mais aussi sur l’arrière-pays, passages dans des pierriers d’où surgissent des capitelles restaurées, course en bord d’étang sur le final, etc… Des traileurs s’arrêtent parfois pour immortaliser leur présence dans ces décors par un selfie ou leur GoPro embarquée.

 

Trail : l’importance des bénévoles

Je découvre à l’occasion l’importance des bénévoles. Placés dans des endroits improbables à attendre des heures notre passage, dans le vent, le froid ou la canicule, les bénévoles sont là pour nous orienter et nous ravitailler, toujours serviables, de bonne humeur et prompts aux encouragements. Combien de fois leur gentillesse m’a reboosté le moral. Attention cependant à leur sens des distances : quand un bénévole annonce « Allez, plus que 500 mètres avant le prochain ravitaillement ! », il faut généralement y appliquer un facteur multiplicatif allant de 2 à beaucoup plus. Blague à part, sans les bénévoles, les trails n’existeraient pas, on ne les remerciera jamais assez. Je n’ai jamais rencontré une chaleur équivalente en course sur route. Et à propos des ravitaillements, il faut savoir que le trail réussit l’alchimie de transformer le cracker, ce biscuit apéritif insipide vaguement salé en mets raffiné élevé au rang de caviar. Si, si, quand le traileur ne supporte plus l’absorption de sucre, source d’énergie privilégiée en course, il se jette sur les crackers disponibles à tout bon ravitaillement et les déguste avec délectation comme un ours sur le miel, n’en perdant pas une miette et se léchant les doigts ensuite. Ça aussi, c’est la magie du trail.

Image générique trail - Stimium Sport Nutri-ProtectionEt que dire de la solidarité entre traileurs. A la vue d’un coureur en difficulté au bord du chemin, nombreux vont s’arrêter pour demander à l’infortuné « Tu as suffisamment à boire et à manger ? Tu as besoin de quelque chose, une barre ? » ou avoir un petit mot d’encouragement. De même, lorsqu’un gars (moi par exemple) est au sol en train de se tordre de douleur à cause de crampes, il y en aura toujours un pour proposer de l’aide « Donne-moi ta jambe, je vais l’étirer et faire passer ta crampe ».

Autre source d’attrait : les trails ont souvent le privilège de traverser des zones protégées (Natura 2000 par exemple) ou privées donc inaccessibles en temps normal (autorisation temporaire donnée par les propriétaires) ou carrément « ouvertes », c’est-à-dire débroussaillées par les organisateurs afin de permettre le passage du trail le jour J.

Enfin, j’ai connu plus tard, lors de trails longs notamment, la qualité des échanges entre traileurs, où l’on peut passer des heures à courir ou marcher ensemble, compagnons de galère et de souffrance, en discutant de nos expériences respectives, en se motivant mutuellement.

Autant de sources d’émotions et de plaisirs que je n’avais jamais éprouvés en course sur route.

Pour revenir au trail de Bouzigues, même si j’ai pu arpenter ces endroits lors de randonnées précédentes, c’est un plaisir renouvelé que de galoper dans ces coins encore épargnés de l’altération du monde, humant l’odeur de la végétation et de la terre, éprouvant l’espace d’un instant un sentiment puissant de liberté. Chaque foulée se nourrit de cette exaltation, de la beauté du cadre et de la communion avec la Nature. Même quand les muscles se tétanisent, que le sang cogne aux tempes, que le souffle se fait plus court, ou que la sueur pique les yeux, je continue d’éprouver de la joie, joie de repousser les capacités de mon corps et mon esprit, joie de me confronter aux éléments et de me surpasser. Mais cela n’empêche pas de me sentir également rempli d’humilité, au pied d’une grande montée, au fin fond d’un vallon ou loin de tout, paumé dans les sous-bois.

Avec une météo plus clémente qu’à Pignan et une assurance en hausse, je termine ainsi le trail de Bouzigues sereinement, validant totalement mes impressions initiales, le chrono important peu tant le plaisir a été au rendez-vous.

De la route au trail : le coup de foudre !

Voilà pour le récit de mon passage de la route au trail. Vous l’aurez compris : entre coup de foudre et révélation, je suis tombé littéralement amoureux du trail en 2 coups de cuillères à pot. Sacrée crise de la quarantaine !

Au sortir de ces deux premières expériences, il m’apparaît désormais comme une évidence que le marathon de Paris devait tourner la page de mon expérience sur bitume avant d’en ouvrir une nouvelle sur la course en sentier, comme on dit au Québec. Il y a tant de trails à découvrir à portée de chaussures, de paysages à sillonner, de forêts à traverser, de montagnes à braver, de souvenirs et d’images à rapporter, de moments de partage et de rencontres à vivre, de limites à repousser… qu’importe la destination pourvu qu’on ait l’ivresse de courir !

*Vous ne vous sentirez jamais heureux jusqu’à ce que vous vous mettiez au « trail »

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