Témoignage : Emmanuel Fabre, toujours plus haut

Emmanuel Fabre - Ultra Bolivia Race

Du 24 au 30 septembre dernier, Emmanuel Fabre (voir son portrait sur le blog Stimium) a vécu une expérience de traileur aussi ardue que hors normes. Sur les hauts sommets de Bolivie, dans des conditions difficiles à cause de l’altitude et du manque d’oxygène, le Berrichon a pris part à l’Ultra Bolivia Race, une course découpée en 7 étapes et longue d’une distance de 230 kilomètres pour un dénivelé positif total de 2.400 m. Cette course, il l’a abordée avec pas mal de doutes mais il a fini par la remporter haut la main, devenant de facto le premier Français à connaitre pareil honneur. Habité d’un plaisir communicatif teinté de  fierté, il a accepté de nous raconter cette performance hors du commun.

Ultra Bolivia Race : le trail le plus haut du monde

« Cette course se déroule en Bolivie tous les deux ans, entame Emmanuel Fabre. L’idée d’y prendre part m’est venue parce que j’aime trouver des endroits d’exception pour mes courses. Là, c’était le trail le plus haut du monde, qui figure aussi en bonne position parmi les trails les plus difficiles qui existent. Je me suis alors demandé pourquoi je n’essayerais pas, moi aussi. Serais-je capable de m’adapter à l’altitude ? Quand je cours, j’ai besoin d’explorer et de dépasser mes limites, de savoir si je suis capable de terminer une épreuve de cette difficulté. A ce niveau, je n’ai pas été déçu… »

Comme il le raconte avec moults détails sur son blog (https://emmanuel-fabre.webnode.fr/news/ultra-bolivia-race-dans-le-desert-en-bolivie-course-a-etapes/), Emmanuel Fabre a « dégusté » sur les hauts plateaux boliviens, notamment lors de passages terriblement longs et monotones sur Salar d’Uyuni, un immense désert de sel d’un blanc immaculé situé 4.000 mètres au-dessus du niveau de la mer. En plus de devoir gérer les méfaits de l’altitude, le contraste particulièrement marqué avec le ciel bleu obligeait les concurrents à porter en permanence des lunettes de soleil et à s’enduire de crème solaire pour éviter les brûlures… qui sont tout de même arrivées.

« Pourtant, il ne faisait pas si chaud, concède-t-il. Parfois 15 degrés. Par contre, le soir, il faisait très froid. Dans un tel désert, il peut y avoir 4 saisons sur une seule journée, sans la pluie. Par contre, même s’il génère des photos exceptionnelles de carte postale, ce passage sur le Salar a été particulièrement difficile à vivre, mentalementDans ce désert, on n’a plus de repères. C’est tellement blanc qu’on a le sentiment de faire du surplace. Dans le Sahara, on a le sentiment que le paysage évolue quand même. Là, on voit les montagnes à l’horizon mais on a l’impression que plus on avance, plus elles reculent. Quand on court là-bas, il y a de gros moments de lassitude, et j’avais envie que ça se termine rapidement. Sur l’Ultra Bolivia Race, on a fait une centaine de kilomètres dans ces conditions, sur du plat. J’avoue que si les 230 kilomètres s’étaient courus dans ces conditions, je ne l’aurais sans doute pas faite. »

S’acclimater à l’altitude

Mais avant de se frotter au Salar, il a fallu s’acclimater aux conditions d’altitude qui ont considérablement perturbé la grande partie de ces compétiteurs de l’extrême, réunis au sein d’un décor d’une majesté inversement proportionnelle à la souffrance qu’ils ont endurée.

« La course débutait le lundi et, pour essayer de maximiser mes chances, j’étais arrivé sur place dès le mercredi précédent, poursuit Emmanuel FabreQuand j’ai atterri en Bolivie, j’avoue avoir pris peur. Il faut savoir qu’à La Paz, l’aéroport se situe à 4.000 mètres d’altitude. Quand on sort de l’avion, on ressent déjà les effets pervers de l’altitude. J’avais prévu de courir là-bas à l’une ou l’autre reprise pour essayer de m’adapter au climat et à l’altitude mais vu mon ressenti, j’ai préféré y renoncer. Déjà pour me rassurer, parce que je ne voulais pas me fatiguer avant l’heure et puis physiologiquement. Je voulais attendre que mon corps s’adapte un petit peu. Avant de venir, je m’étais renseigné à gauche et à droite comme je le fais dès que je me frotte à un type d’environnement nouveau pour moi. J’ai contacté des gens qui sont dans le milieu du sport, le milieu médical. J’essaie en fait de ne rien laisser au hasard, de tout calculer pour me donner les meilleurs atouts. »

Ayant déjà expérimenté les courses dans le désert (le Marathon des sables au Maroc), dans la jungle (la Transtica Extreme au Costa Rica) ou en montagne (l’UTMB en France), entre autres, Emmanuel Fabre sait que le moindre détail peut avoir son importance mais qu’il est impossible de reproduire à l’identique les conditions extrêmes de ce genre d’épreuve unique.

« Pour essayer de m’en rapprocher un minimum, j’avais fait une course préparatoire dans le Mercantour, détaille-t-il. Même si ce ne sont pas les Hautes Alpes, c’était mieux que rien, d’autant que c’était une course de nuit qui me permettait de tester ma concentration et mes appuis sur une durée de 15 à 20 heures. Je m’étais également efforcé de courir avec un masque d’altitude pour améliorer ma respiration. Dans mon métier de pompier, on s’entraîne aussi avec des masques pour le feu. J’étais rassuré même si on ne sait jamais trop à quoi s’attendre. La Bolivie, ce n’est pas le Mercantour. J’ai eu des nausées, des maux de tête, je ne me sentais vraiment pas bien. Il fallait que mon corps s’adapte. »

Une stratégie de course vite abandonnée

Ayant décidé de marcher mais surtout de récupérer un maximum avant la date fatidique du départ d’une course à laquelle ne peuvent prendre part que 25 concurrents originaires des quatre coins du globe, Emmanuel Fabre a aussi mis en place une stratégie à laquelle il n’a pu s’astreindre. Peu importe, finalement puisque sa stratégie de substitution, dictée par les aléas de la course, l’a vu émerger pour terminer sur la plus haute marche du podium.

« L’idée de base, c’était pourtant de terminer la course dans les 5 premiers, avoue-t-il modestement, avec un peu de recul. Bien sûr, je suis un compétiteur dans l’âme et, via les réseaux sociaux, j’avais un peu regardé où je pouvais me situer théoriquement par rapport à la liste des concurrents engagés. Je savais à coup sûr que l’un de mes principaux adversaires serait ce Turc (NDLR : Gurkan Acikgoz, finalement 2e) qui a déjà gagné quelques compétitions et est un professionnel sponsorisé par un équipementier célèbre. C’était clairement un prétendant à la victoire ! Ma stratégie de course était à la base de rester au contact avec lui pendant les trois premières étapes. Sauf que dès la première étape, ça ne s’est pas déroulé comme je l’avais préparé. Durant celle-ci, nous n’avons fait qu’alterner de la montée et de la descente. J’ai fait ma course sans m’occuper des autres et je me suis rendu compte que je me détachais en haut du col. Etonnamment, j’avais de bonnes sensations et je suis parti. A mi-course, je me retournais fréquemment et je gérais l’écart avec mes concurrents directs. J’ai fait cela jusqu’à la 3e étape. Je partais vite et puis je gérais. Cela m’a surpris. Lors de la 2e étape, le Turc avait bien essayé d’attaquer pendant 6 kilomètres mais il avait ensuite souffert de l’altitude. Je ne me suis pas inquiété et cela a fonctionné. Après, j’avais des paramètres médicaux intéressants, et ma récupération était excellente comme on a pu s’en rendre compte via les examens médicaux obligatoires effectués chaque matin. Mon taux de saturation d’oxygène dans le sang était meilleur que ceux de mes concurrents directs. Ne me demandez pas pourquoi, mais c’est un élément physiologique important, surtout en altitude. »

Rester à l’écoute de son corps

Conscient de la chance qu’il a de moins souffrir que les autres de l’altitude, Emmanuel Fabre ne s’emballe pas pour autant. Parce qu’il sait qu’une telle course à étapes est longue, et peut basculer à tout moment si on n’y prête pas attention.

«Je suis resté à l’écoute de mon corps, notamment parce que j’ai souffert de problèmes gastriques qui m’ont inquiété. Du coup, mon but, à ce moment, était davantage de garder et gérer cet écart. Je m’étais donné pour objectif de gagner un quart d’heure lors de chaque étape sur le 2e. A la 5e étape, qui faisait 30 kms sur Salar, je me suis vraiment donné à fond et j’ai gagné 30 minutes. Après, il restait deux étapes : ce n’était plus à moi de faire la course. Quand j’ai gagné cette course, j’étais fier du travail accompli. Je m’étais bien entraîné durant 8 mois pour cet objectif précis, cela faisait longtemps que je n’avais pas fait une préparation aussi poussée. Il a fallu faire des sacrifices familiaux, aussi. Mes deux filles et mon épouse font partie de ma victoire. Sans elles, je n’aurais pas gagné. Elles sont derrière moi, c’est une force incroyable. »

Depuis sa victoire, les messages de félicitations ont plu, renforçant encore ce sentiment de fierté. « Il y a tellement de gens qui me suivent, de près ou de loin. Mon aventure, c’est l’histoire d’un sportif amateur, au sujet duquel ils peuvent aisément s’identifier. Humainement, c’est très fort. Il y a dans ce sport un côté humain exceptionnel, une solidarité et un vrai respect entre compétiteurs. En France, on vit dans le bonheur, moi le premier. Sauf que des fois, on l’oublie. Et quand on va dans les villages, on rencontre des gens qui sont heureux de vivre avec rien. Cela fait du bien parfois, cette remise en perspective, de voir ces sourires. Avant la course en Bolivie, on a passé du temps avec des enfants en Bolivie et j’ai vu le bonheur dans leurs yeux. J’étais gonflé à bloc. Cette simplicité, c’est le vrai bonheur. Souvent, on ne fait plus attention à tout cela, parce qu’on est trop pressés. »

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